[presse] Le peuple d'ici-bas. Christine Brisset, une femme ordinaire

 

Une belle et nécessaire indignation

La viduité, décembre 2022

"Biographie d’une héroïne ordinaire, illustration sans hagiographie de celle qui, toute sa vie, se battit contre l’injustice, pour le droit au logement, celui à la dignité surtout dont l’autrice nous montre l’inconfortable actualité, la manière dont un tel combat, hier et peut-être davantage aujourd’hui, est condamné. Christine Van Acker retrace, par le milieu, dans ses doutes et hantises, la vie de Christine Brisset, celle qui, à Angers, inventa le squat comme réquisition de logements libres, participa au mouvement d’auto-construction des Castors, qui fut aussi celle dont on se servit, préfet et autres ministériels autorités, pour pallier à une criante absence de solution.

Il est des livres qui interrogent ma posture de critique : sans doute si je lisais moins, plus lentement, aurais-je pu accorder toute l’attention nécessaire à ce Peuple d’ici-bas. Sans doute faut-il souligner une certaine lassitude dans la réaction primaire suscitée par sa la lecture. Ça t’arrive, je pense, lectrice & lecteur, de tomber sur un livre qui t’intéresse, auquel même en cherchant tu ne trouves rien à reprocher, sinon que cette lecture ne t’ait pas emporté. Il faut alors se déprendre du sentiment de déjà-lu, d’un jugement qui procéderait alors uniquement par enthousiasme. Il faut accorder toute son importance à l’aridité, à la difficulté (le mot est trop fort) de lire comme il est, parfois, complexe de s’intéresser à un destin dans ce qu’il a d’austère, de quasi sacrificiel. On touche ainsi (n’est-ce pas là le but d’une critique ?) au cœur du projet de Christine Van Acker : le portrait d’une femme ordinaire par une femme ordinaire. L’humilité, hélas, est loin d’être une vertu cardinale en littérature. Ce que tenterait alors l’autrice serait de réactualiser le sens de l’accueil, de montrer à quel point il est devenu impossible, peu valoriser. Christine Brisset est une de ses femmes à l’héroïsme discret, à cette mobilisation sans fanfare, mais avec un vrai et douloureux oubli de soi, qui consisterait à faire voir la misère. Celle qu’hier et aujourd’hui, on ne veut pas voir, celle qui nous pousse à interroger notre inaction. En cela, sans doute, le livre est dérangeant. Christine Van Acker met en regard ses actions (dons et manifestations), ses colères et autres indignations, à celles de Christine Brisset. À notre bonne conscience, jamais il est inutile de rappeler la banalisation de la répression, des traitements inhumains infligés aux migrants et aux pauvres, à leur si grande invisibilisation.

Depuis qu’on laisse mourir des gens qui tentent simplement de survivre ailleurs quand, chez eux, c’est l’enfer, la fiction ne m’est plus d’aucune aide, ni pour moi ni pour eux.

On pense alors à Marie Cosnay et à son indispensable Des îles. Aujourd’hui ce sont les sans-papiers qui ne sont personne, n’existeraient donc pas. On s’inquiète toujours de voir ressurgir les vieux discours. Voilà longtemps que ça dure, ce discours : les pauvres sont ceux qui ne savent pas gérer leur fortune, traverser la route, on peut alors ne pas voir le sordide de leur condition. Le livre raconte alors comment Christine Brisset occupe, dans l’immédiat après-guerre, des logements inoccupés. Les flics laissaient faire. Exemplairement, Christine Brisset envahit un ancien bordel pour notable. Une autre époque, le préfet, conscient du problème et de la lenteur administrative, laisse faire. Christine Van Acker inscrit sa démarche, son étrangeté, dans un joli jeu de références : d’Arlette Farge à Donna Hataway. Le charme des archives quand on les prend par le milieu, on ne tente pas d’expliquer mais de comprendre. La littérature c’est peut-être le pur médium qui interroge le rapport à la vérité, qui toujours se demande ce que l’on peut faire des traces laissées par une vie. Christine Van Acker va à Angers, consulte les archives, reconstruit un itinéraire à partir de ses doutes, de ses rencontres avec le fils de Christine Brisset. Elle souligne ainsi la sorte de folie de l’altruisme. Le sacrifice de toute une vie. Mari et enfant délaissés, participants malgré tout de cette cause, interrogeant cette vision de l’héroïsme qui, quand il est masculin, est si bien accepté. On reste un peu, malgré tout, sur cette incertitude, sur cette propension de la littérature contemporaine à s’emparer qui présente une imparfaite adhésion, une réserve, une distanciation. Il en reste une belle et nécessaire indignation."

 

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La pasionaria des mal-logés

Jean-Paul Guéry, Le Courrier de l'Ouest, 16 octobre 2022

 

 

 


 

Emission C'est encore nous

La chronique de Clara Dupont-Monod, sur France Inter, 10 octobre 2022

"Le portrait déstructuré, vraiment étonnant, d’une femme qui a vraiment existé."

à écouter ici (minute 26)

 

 


 

Que serais-je sans toit?

Thierry Detienne, Le Carnet et les Instants, octobre 2022

"Si l’on vous demande de citer le nom d’une personne qui s’est illustrée dans la lutte contre la misère et pour l’accès au logement dans l’immédiat après-guerre, il est fort probable que le nom de l’Abbé Pierre vous viendra en premier à l’esprit, du moins s’il vous en vous vient un. Certainement pas celui de Christine Brisset. Sans doute de quoi illustrer l’adage qui veut qu’une femme se cache souvent derrière l’homme célèbre… Et pourtant, pendant plus de quarante ans, cette pionnière de l’action sociale a multiplié les initiatives novatrices dont celle du squat et de la construction collective de logements. Établie à Angers, mariée à un riche industriel, elle n’a eu de cesse de rompre avec les codes sociaux liés à son rang et de se poser en première ligne des combats pour le logement alors que la France, au sortir de la guerre, se démenait pour la reprise économique.

Séjournant à Angers, Christine Van Acker a découvert fortuitement le nom de cette héroïne dont un square porte le nom. Elle a entamé des recherches, accédant aux archives précieusement conservées qui rassemblent 2.000 documents dont elle a pris connaissance et auxquels elle ne cesse de faire référence pour fonder son approche et nous permettre, comme elle, de nous immerger concrètement dans la vie de cette femme tout à la fois ordinaire et hors du commun. Ce faisant, elle offre un éclairage rare sur l’archivisme, ce métier de l’ombre dont bien des écrivains nourrissent leur travail, qui leur permet une immersion sans filtre ni intermédiaire aucun, par-delà les décennies qui les séparent des faits.

Avec Le peuple d’ici-bas, nous nous laissons glisser dans l’action quotidienne de Christine Brisset, sa dénonciation de la misère dont on ne parle pas, des enfants qui meurent faute de toit et de soins, de la promiscuité des familles nombreuses qui vivent dans une pièce ou deux, sans eau, ni électricité ni chauffage. Femme de verbe (elle a produit une multitude d’appels écrits), elle passe avant tout à l’action, s’exposant toujours en première ligne, et ne lâche prise que lorsque qu’une solution est trouvée, légale ou non. Et de s’impliquer corps et âme dans les chantiers de construction de logements nouveaux aux côtés de ceux et celles auxquels le projet des maisons Castors offre la possibilité d’accéder à la propriété dans une démarche collective. Ces initiatives  malmènent d’évidence les habitudes et les représentations sociales et se heurtent aussi à la rigidité administrative. Et les occupations d’immeubles ajoutent aux tensions. Ce qui lui vaut tout au long de son parcours de se retrouver devant les tribunaux, de payer des amendes, de faire de la prison pour occupation illégale ou non-respect des procédures urbanistiques. Sa détermination sans faille, inconditionnelle et inlassable ne laisse personne indifférent, suscitant l’adhésion ou le rejet.

Nous en rendant compte avec minutie, Christine Van Acker ne cache pas à quel point sa recherche, qui a duré plusieurs années, l’a bouleversée comme autrice : elle partage avec nous cette rencontre et ce qu’elle a suscité en elle de plus intime. Cette résonance l’amène à évoquer d’autres actions, actuelles celles-ci, qui concernent l’accueil citoyen des réfugiés ou l’occupation des ZAD (qui conduisent aussi leurs acteurs devant la justice) dont elle est également proche. Aussi ce livre, s’il dresse le portrait d’une pionnière de l’action sociale qui n’a eu de cesse d’interpeller ses semblables, porte-t-il des interrogations fondamentales qui franchissent allègrement les décennies, offrant un hommage dont la sincérité et la justesse forcent le respect."

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